martine en chine 6 Yangtsé
Les moteurs sont en route depuis quelques temps, le bateau bouge. Nous sommes en partance. J’en ai plein les yeux de toutes ces lumières, de tout ce bruit et il est temps pour moi de trouver le calme. Nous nous couchons les rideaux ouverts et voyons les berges du fleuve qui défilent.
A demain.
Fille de batelier, toute ma petite enfance était bercée par le doux mouvement de la péniche. Je retrouve peut-être dans mon cerveau reptilien la mémoire de ce mouvement particulier, en tous les cas je m’endors comme un bébé.
Au matin j’ai hâte de voir les paysages et avant le petit-déjeuner nous montons sur le « desk » tâter la température. Il fait brumeux et un peu frais. Les berges de collines sont vides, pas de maisons, pas de villages.
En bas on nous place avec les nôtres et ici les nôtres sont des européens ou des francophones. Nous sommes à une table de 9 personnes.
Claude est à ma gauche et à côté de lui se trouve un couple de Mauriciens d’origine chinoise, qui parlent le Français. Ils ont un enfant adolescent qui semble touché par un retard mental. A ma droite un couple de Néerlandais absolument caricaturaux des bataves. Grands, blancs de peau, et un peu gras ou –disons- lourds. Ils sont germanophones et face à nous un couple mixte, belge. Il est flamand et elle est wallonne ou inversement ? je ne sais plus. Ils sont en voyage de noce et c’est la fin de leur parcours. C’est donc une table multilingue où l’on parle Français, Anglais, Allemand et Flamand ; c’est très variable, un peu confus et aléatoire et en même temps assez rigolo. Le jeune couple assez sympathique est un peu caricatural de ces jeunes qui « travaillent » disent-ils, vivent dans le stress permanent etc, etc…ce sont de jeunes employés de bourse de Bruxelles. En fin de voyage on sent bien qu’ils sont au bureau, ils se projettent déjà quelques jours en avance mais entrevoient tout ce monde avec clairvoyance en pensant à leurs parents et à leurs parcours et en sachant relativiser. Ils perçoivent leurs jobs plus comme un signe des temps, une sorte de mal nécessaire auquel on ne peut rien faire et auquel ils se plient comme si c’était là leur destin.
Les Hollandais font leur premier grand voyage. Leurs fils ont été sélectionnés pour les jeux olympiques de « l’esprit » qui se tiennent après les jeux plus médiatisés que nous connaissons et concourent dans les matières : bridges et échecs. Ils sont venus les supporter à Pékin et en profitent pour voir du pays. Je ne les ai jamais vu sourire. Les Mauriciens sont très sinophiles, le mari tient un commerce de gros et visite la Chine depuis des années dans tous les sens avec beaucoup d’admiration pour l’ ardeur au travail des Chinois et leur efficacité. Il tient des propos très racistes envers les Mauriciens d’origine indienne ou les Mauriciens tout court ; les uns et les autres sont feignants. A l’entendre, heureusement que l’île Maurice a ses Chinois pour survivre. Ce qui me surprend est que malgré sa fascination pour la Chine, il ne parle pas un seul mot de Chinois. Sa femme surveille constamment leur fils. Lui ne semble pas très concerné. Le fils qui me parait un peu inadapté, sourit toujours d’un demi-sourire extatique, la bouche toujours ouverte sur de grandes incisives qui se chevauchent. Du coup ayant la bouche toujours ouverte, il sécrète sans doute pas mal de salive qui se réfugie dans le coin de ses lèvres…je ne le regarde pas trop pendant que je mange, le spectacle me répugne un peu. Malgré cela je le suis souvent des yeux. Ses parents le laissent faire. Il choisit ce qu’il veut dans les buffets et parcourt le bateau de bas en haut et de haut en bas en scrutant le visage des femmes comme s’il cherchait quelqu’un de bien particulier. Un jour assis à notre table je vois son papa indiquer à la mère qu’elle doit s’en occuper. Il entreprenait de très près une femme qui attendait au buffet pour se servir. Il craque pour les Américaines blondes d’âge plus que mûr, presque blet, très maquillées…Quand sa maman vient le chercher il ne résiste absolument pas.
Dans cette grande salle de restaurant, le personnel a pris soin de préserver les compatriotes ensemble. C’est un peu dommage car même si les Américains dominent, il y a aussi quelques tables de Chinois. Mais comme ce sont surtout des touristes faisant partie de voyages organisés, ceux-ci désirent sans doute rester ensemble.
J’avais oublié de vous dire que les Américains de l’aéroport ne sont pas sur ce bateau qui fait partie d’une compagnie chinoise, ils sont sur un bateau « victoria-cruise » bien plus prestigieux que le nôtre. Leur programme touristique étant le même que le nôtre nous les croiserons régulièrement à terre au moment des visites.
Un petit intermède alimentaire ?
C’est ici que nous avons mangé le moins bien. Dans cet essai d’être consensuel, c’est à dire de ne pas frustrer les occidentaux de leurs habitudes alimentaires et de leur apporter malgré cela de la gastronomie chinoise adaptée à tous les palais ; le résultat est très moyen. Les buffets sont certes pantagruéliques, le choix est important mais c’est comme si nous étions en Europe ou plus précisément en Amérique ou en Angleterre. Il y a des desserts bleus, avec de la gelée ! beaucoup de choses toutes prêtes, des gâteaux qui semblent vraiment plaire aux Américains pleins de pâte, pleins de crème.
Nous nous installons sur le pont. Au milieu dans un rectangle abrité, se trouvent des chaises empilées. Nous en prenons et nous installons pour regarder le paysage. Pour l’instant nous voguons sur un fleuve large comme le Rhin à Strasbourg.
Les berges des deux côtés sont faites de collines et semblent inhabitées. Parfois quand nous approchons des bourgs, nous croisons des ponts en construction qui sont de gigantesques édidices métalliques rappelant G Eiffel. Les deux parties latérales sur les berges sont faites, il reste la jonction au milieu qu’il faut faire sans doute dans peu de temps, car toutes ces constructions doivent pallier aux précédentes, noyées par la montée des eaux due au barrage des Trois Gorges. Je pensais voir des villages en cours d’immersion car l’eau monte encore et nous ne voyons rien.
Les villes me surprennent d’abord. Aucune maison particulière, rien d’ancien mais il est vrai que tout a du être reconstruit. Il faut tout le temps que je me répète tout ça. Tout est neuf, l’ancien est sous l’eau. L’eau sera montée finalement de 175 m et là il ne reste plus que 25 mètres de hauteur à monter. Juste pour comparer : la cathédrale de Strasbourg fait 146 mètres de haut.
De temps en temps nous croisons des usines qui dégagent d’immenses volutes de fumée grise. Sur les hauteurs des berges, il y a parfois des groupes de rectangles de murets contenant du charbon et du côté bas du rectangle part un toboggan qui descend jusqu’à l’eau pour charger les péniches qui vont à Shangaï. Nous croisons beaucoup d’autres bateaux, des bateaux de touristes, des hydroglisseurs, des péniches, des petits bateaux qui transportent du charbon mais nous ne voyons pas de pêcheurs. Une petite péniche surchargée d’une montagne de charbon embarque dangereusement de l’eau avec les remous qu’occasionnent les plus gros bateaux, le capitaine s’affole et tente de remonter les bouées avant que son frêle esquif ne sombre.
Les villes sont des ensembles de petits immeubles collectifs et parfois bien que nous soyons au milieu du fleuve, nous entendons de la musique, des pétards, car les Chinois ne loupent jamais une occasion de faire sauter des pétards.
Notre bateau s’arrête pour la visite d’un temple qui serait un haut lieu religieux entièrement dédié au dieu de la mort et des enfers. Nous sommes départagés en groupes numérotés sous la responsabilité d’une seule personne et on nous donne un machin à accrocher autour du cou pour que nous soyons bien repérés. Machin que nous devrons restituer en remontant plus tard sur le bateau afin que les responsables puissent bien nous compter et donc repérer les absents.
Nous descendons dans le bateau, dans ces espaces réservés au personnel, plus étroits, plus bruyants, plus sales, sans tapis rouge et moquettes…pour accéder à une coursive latérale donnant sur le ponton. Je jette un œil dans les laveries où un bataillon de petites mains lave, sèche et repasse les nappes et les serviettes ou encore le linge sale confié par les touristes.
C’est ici, en dessous des touristes que dorment les employés, au ras de l’eau et leur petit linge est accroché à sécher aux fenêtres des cabines avec des sachets contenant sans doute de la nourriture. Quel contraste entre ces petits employés qui suent et s’éreintent pour deux francs six sous et le costume du planton en livrée rouge et or qui nous salue précieusement à la sortie du bateau !
Nous enjambons une petite passerelle métallique, traversons des ponts flottants jusqu’à un immense escalier de béton qui monte la colline jusqu’à la route. Le tourisme de masse appelle la mendicité de masse ! Sur les marches de l’escalier, des petits vendeurs de fruits, de colifichets, des mendiants essaient de nous taper quelques sous, mais dès que nous arrivons sur la route nous sommes repris en main par nos guides respectifs qui nous emmènent en mini-bus quelques dizaines de mètres plus loin prendre les télésièges pour monter au temple. Tout le long de la route des échoppes sont ouvertes et proposent des objets aux touristes. Nous nous installons dans les sièges et montons vers le temple non sans répéter au moins cent fois :-hello- pour répondre poliment aux touristes chinois qui eux descendent.
Je suis déçue par cette religion ressemblant tant à la nôtre. Une fois en haut nous montons des escaliers longés des deux côtés par des statues représentant les vices : l’ivrogne, la femme de petite vertu, la femme cupide, le voleur etc etc. Plus loin des scénettes d’enfer sont représentées avec des statues plus petites et cet enfer est le même que le nôtre. Les damnés rôtissent, sont transpercés de couteaux, écartelés, noyés dans des tonneaux. Les hommes ont bien peu d’imagination !
Il y a plusieurs méthodes pour ne pas être damné. La première est de vivre sans commettre de péchés mais ce n’est pas la méthode la plus simple. La deuxième est d’intercéder directement auprès du dieu des lieux en achetant des indulgences que l’on achète puis dépose au pied du dieu susnommé. Le deal est sympa, on peut aussi en acheter pour d’autres que soi ! La troisième est plus fantaisiste et aussi plus difficile, même s’il n’y paraît pas. Il y a devant le temple un carré de pierre avec en son centre un caillou rond sur lequel il faut tenir avec une jambe trois secondes sans tomber…Moi je sais que je suis sauvée mais mon Claude lui, n’étant pas sûr a choisi la troisième solution et….n’a pas réussi à tenir trois secondes. En redescendant nous avons croisé les Américains de l’aéroport toujours aussi discrets qui, juchés sur une scène qui se trouvait là, faisaient rire la galerie tentant d’imiter de l’opéra chinois en reproduisant des sons nasillards et aigus. J’ai honte parfois d’être une « laowaï ».
Derrière la colline où nous sommes nous apercevons dans la brume une construction neuve très laide avec un profil de bouddha. L’arrière de sa tête, de la nuque au haut de son crâne est un parking géant pour voitures avec pleins d’étages et son visage qui regarde vers le yangtsé est un hôtel. Bon, allez il ne sert à rien d’avoir honte d’être « laowaï », la connerie est universellement bien partagée et répandue.
Fin de notre visite nous descendons à pied en passant par de mignons petits kiosques, un petit instant de douceur sans rien à acheter, vendre, consommer. Un peu de verdure et quelques vieilles pierres.
Une fois en bas, nous côtoyons nos bataves assoiffés qui commentent le prix de la Tsingtao et voyons pour la première fois le Victoria à côté du Yangtsécruise. On voit bien que ce n’est pas pareil, et en remontant nos pontons on nous fait remarquer notre différence de standing. Les livrées des larbins du victoria brillent au soleil et ils semblent absolument horrifiés à l’idée que nous montions par erreur sur leur beau bateau. Nous sommes donc canalisés « manu militari » vers le nôtre .
Après les grands pontons, il y a une petite passerelle métallique pour monter sur le bateau. Devant moi une afro-américaine morte de trouille devant ces trois pas au dessus de l’eau mobilise l’attention de plusieurs personnes qui la soutiennent et l’encouragent. Son angoisse me touche. Venir si loin, prendre l’avion des heures durant,… et perdre les esprits devant un handicap aussi dérisoire !
Les Américains sont très nombreux sur le bateau, en fait surtout des Américaines car le groupe assez âgé est surtout composé de femmes. Les noires et quelques blancs ont quasiment tous un badge proposant de voter Obama.
Cette première portion du Yangtsé n’est pas très intéressante mais nous allons entrer dans les gorges et cela sous le soleil car la brume s’est dissipée.
Le fleuve se rétrécit et face à nous une énorme « Lorelei » annonce les gorges. A gauche, à droite, d’immenses falaises à pic canalisent le fleuve. Malheureusement 145 m plus haut depuis la construction du barrage des trois gorges. Là le paysage est superbe, avant il devait être grandiose. Je ne peux que décrire ce que je vois et en même temps j’imagine…Je vois de la forêt se faire noyer progressivement par l’eau qui est verte, presque glauque et dont le courant semble inexistant. J’imagine la même forêt descendre jusqu’au rivage sur de petites plages, de petites criques où des pêcheurs hâlent leurs petits bateaux. Je vois un bandeau de route qui s’immerge et disparaît, j’imagine des villages au bord de l’eau, des petites maisons avec des toits qui rebiquent vers le ciel….Et une eau tumultueuse au printemps qui emporte des troncs d’arbres, les limons des terres en amont…là il y a des troncs d’arbres, des branches, des feuilles immobiles coincés dans la forêt qui se noie. Les pêcheurs d’autrefois ramassent dans leurs petits bateaux tout ce bois mort, qui flotterait irrémédiablement vers le barrage des trois gorges !
Il y a quelque chose de très particulier en Chine : -ce sont les petits boulots. J’ai vu à Pékin des hommes balayer l’autoroute avec d’ antiques balais de genêts, risquant leur peau en poussant le balai sur la chaussée pendant que les automobilistes font de larges crochets autour d’eux ! Ici sur l’eau dans des bateaux minuscules, des messieurs tout seuls ramassent des brindilles, des branches pour « nettoyer » le fleuve. Je me souviens avoir lu dans le blog de Lisa son étonnement face à un homme qui lavait la rue à la serpillière ! Au barrage des trois gorges, devant la muraille de béton nous regardions Claude et moi comment des ouvriers, dans un petit bateau, ramassaient à l’épuisette les feuilles sur la retenue d’eau (qui fait quand même la surface de la Suisse) . Cela semble si dérisoire ! et pourtant si l’on comptabilisait ce que les Chinois ont fait ensemble…de petit geste dérisoire en petit geste dérisoire.
Le paysage est encore si beau maintenant, mais qu’était-il avant ? Je me sens flouée de toute cette beauté que je ne peux plus voir et par ailleurs quand les Chinois parlent du barrage, ils sont heureux, fiers de leur prouesse technique et de ce que cela apporte en énergie. Je nous vois bien, lors d’un dîner imaginaire avec des amis Chinois raconter qu’ en France on ne construit pas de route à tel endroit en Alsace pour préserver le « hamster » ou qu’il existe des passerelles sur des petites routes de Blaesheim pour que les batraciens puissent avoir une vie sexuelle épanouie ! Mes propos sont ironiques mais en même temps tous les enjeux de cette retenue d’eau, de l’immersion de régions gigantesques ne peuvent être évalués et mesurés. Cette eau qui ne coule plus, qui est verte, ne me plait pas et en même temps autant de puissance en énergie atomique au lieu d’hydraulique supposerait des montagnes de déchets…bon, pensons à autre chose, nous sommes en vacances !..et tout ça finalement pour l’orgie de lumière de Chongqing !…bon, pensons à autre chose, nous sommes en vacances.
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Filed under: en Chine
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