martine au Gabon 9

 

Nous sommes tous invités à manger chez le directeur de l’hôpital et son épouse.

Ouf ! encore un repas que nous ne mangerons pas au réfectoire de l’hôpital.

Bien que je doute. Si le directeur de l’hôpital consent à une nourriture aussi fruste à la cantine, saura t-il nous recevoir à la hauteur de ce que certains d’entre nous attendent tant ils sont en manque !

Nous sommes reçus comme des princes. Gambas fraîches, poisson cru mariné dans une sauce coco, fruits… et ce sera l’occasion de comprendre ce que représente vraiment l’isolement. Tout ce que nous mangeons là, le directeur l’a fait venir pour nous, spécialement, de Port-Gentil.

Dans la foulée je peux entrevoir ce qui ne me pose jamais de question. Pour être approvisionnés en produits frais, il faut des camions frigorifiques, des routes, des horaires, des produits bref une logistique. Non seulement on manque ici de ce que nous avons l’habitude de manger et qui serait de toute façon très cher mais en plus il manque l’infrastructure nécessaire et, selon le directeur, la rigueur d’un horaire tenu, le respect de la chaîne du froid …des notions, entre-autres, celle de la chaîne du froid totalement étrangère à la mentalité africaine et pour cause ! Comment faire l’expérience culturelle des avantages du froid quand il ne fait jamais froid. Ici on a développé d’autres façons de conserver les aliments, qui se passent d’électricité, de machines…

C’est vraiment un repas délicieux. Si Schweitzer s’était installé à Port-Gentil, au bord de la mer…Mais Schweitzer est venu ici, loin dans le pays après que des missionnaires aient créé ici une mission. Comment peut-on venir dans un pays aussi radicalement étranger ? Mais quel était donc l’univers mental de ces missionnaires capables de partir d’Europe en bateau pour de longues années sinon toute une vie pour un continent où tout semble hostile. Avoir chaud, craindre les animaux sauvages, une nature différente et rencontrer des hommes si différents. Les antipodes absolus. Des gens presque nus quand eux ne montrent que leur visage et leurs mains. Des gens noirs quand ils sont blancs avec des coutumes inexplicables. Une étrangeté radicale. Une façon d’être incompréhensible pour un esprit européen. Et je crois, mais c’est pure hypothèse, que cette incapacité essentielle de ne pas partager la culture de l’autre, ne pas la comprendre, aura peut-être généré chez certains l’idée qu’il n’y en a pas. Le saut était vite fait. Imaginer que de ne pas avoir de culture veut dire, en gros, être un animal. Comme si l’homme noir était une page blanche sur laquelle on peut imprimer, une matière vierge que l’on peut façonner.

Mais quel courage fallait-il avoir pour entreprendre une telle aventure ? Mais aussi, au delà de ce courage et de cet esprit d’aventure, quelle intime conviction de Vérité dans sa foi.

Je me suis rendue compte soudain que je percevais les actes de société des peuples noirs, ou sud-américains comme des rites. Donc des actes automatiques en quelque sorte, non analysés, réflexes superstitieux de croyances ancestrales et que par ce fait je ne les considérais pas comme une foi. Je ne me suis jamais, vraiment jamais posé la question de l’existence de leurs dieux que nous appelons avec beaucoup de mépris « divinités ». Et bien que la question de l’existence de Dieu, le nôtre, celui des trois monothéismes ne me pose pas de problèmes, je m’aperçois que je considère le phénomène de notre foi comme quelque chose de sérieux et de respectable. En tous les cas pas un phénomène fantaisiste ou folklorique. Sérieux est l’adjectif adapté.

Est-ce l’ opposition entre monothéismes et polythéismes qui opère une telle discrimination de facto ? Ou est ce simplement notre volonté de puissance, notre arrogance, notre brutalité qui s’expriment là se cachant derrière de faux arguments. C’est si bon d’être dans le vrai ! Au moins de le croire.

Tout cela en partant d’une réflexion du « comment et pourquoi les crevettes fraîches ! ».

Et c’est le moment pour moi de vous parler de Tarzan. Les enfants du directeur ont une poupée vivante, un adorable bébé-chimpanzé recueilli ici après la mort de sa maman et préservé ainsi de l’exposition sur les macabres gibets des bords de route. Tarzan est espiègle et bien plus qu’espiègle, il est craintif. Dans un accès de peur il a chié sur les chaussures de Claude, ce qui lui a valu de porter une couche le jour de notre visite. C’est tout autre chose de voir l’animal réellement que sur une photo. Il a des mains impressionnantes, fabuleuses paumes ouvertes et larges à la peau glabre comme la mienne. Des ongles longs au bords ovales, comme s’ils étaient manucurés. Son visage glabre, ses mains, ses pieds, ses oreilles, autant d’endroits où sa peau apparaît, si étrangement identique à la mienne. Il a même quelques poils au menton comme moi. Et des grandes oreilles un peu décollées comme celles de quelqu’un que je ne nommerai pas ici. Comme un enfant, qu’il est d’ailleurs, il s’accroche aux jambes de sa maman d’adoption, lui grimpe sur le dos, cache son visage dans son épaule, cherche refuge auprès d’elle. Là il est petit mais que deviendra t-il une fois grand, il sera trop fort, trop « animal » pour vivre en humaine compagnie. Nos hôtes s’en inquiètent et je les comprends.


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