martine à Copenhague
Martine à CopenhagueAu Danemark.
J’associe parfois difficilement un nom de capitale à un pays surtout quand celui-ci est petit.
Le Danemark, c’est déjà la Scandinavie, bien qu’une grande partie du pays soit encore rattachée au continent par une frontière commune avec l’Allemagne du Nord.
En revanche, contrairement à l’Allemagne ou à la France, ce pays là est petit, morcelé, en îles, en péninsule.
Du coup je me demande comment le Danois imagine son pays, le conçoit, à partir de quoi peut on faire une identité nationale. Est elle historiquement associée à l’usage d’une langue, se définit elle à l’intérieur d’une frontière imaginaire, ou autour d’un lieu symbolique ?
Je ressens très nettement une orientation forte vers la Suède. Malmö est à deux pas mais en revanche, l’Allemagne a disparu. Quelques vagues réminiscences dans la langue, et encore…mais rien de germanique. Si j’avais le temps, l’envie, je consulterais des livres d’histoire danoise pour y découvrir la trace d’invasions étrangères, pour comprendre si on est Danois et aussi un peu Suédois, Danois avec des pointes de germanité ou exclusivement Danois sans autre chose.
Pourtant au Nyhavn , sorte de quai des bateliers local, je pense à la « Hanse » voyant les maisons hautes, bourgeoises, coquettes, aux couleurs pastels se refléter dans l’eau du quai. Ici, autrefois on tenait des livres de comptes de marchandises venant des quatre coins du monde. Des étoffes, des minerais, des huiles, des fruits, des denrées rares et chères qui firent la fortune des propriétaires de bâteaux et des commerçants. On arrivait par une gymnastique acrobatique de l’esprit à rendre cohérent la rigueur luthérienne avec l’essor de la société de consommation, avec le culte de l’objet, avec la jouissance du luxe sorte de recette de survie d’une culture dont l’identité même se fonde sur l’argent assis sur le futile.
C’est peut-être aussi pour cela qu’il reste toutes ces places, rues, parcs au nom de Sören Kierkegaard. Philosophe le plus triste d’entre tous, l’angoissé, sachant concilier foi et doute, tiraillé par une pensée qu’il ne peut imaginer autrement que se construisant dans cette tension.
Au Nyhavn, parmi ces maisons cossues de bourgeois commerçants, il y a celle de Hans Christian Andersen, le faiseur de contes. Et à cinq minutes à vélo, on croise son héroïne, celle qui, à elle toute seule représente toute une ville : la petite sirène.
Dans les guides touristiques, parfois monuments de pragmatisme, on peut lire qu’on peut faire l’impasse sur la visite de la petite sirène et pourtant les autocars se suivent sur la petite route qui longe le littoral déversant des centaines de touristes pour lesquels la petite sirène est incontournable.
Elle l’est. Elle l’est réellement.
Tout en elle parle de Copenhague, elle est Copenhague.
Moi je la voyais sur un gros rocher en plein milieu d’une baie et je pensais qu’on ne pouvait la voir que d’un bateau en la contournant.
Pas du tout. Elle est posée sur deux gros rochers ronds tout au bord de l’eau, mais… dans l’eau. Les touristes peuvent s’en approcher tout près. Elle a la taille d’une adolescente et regarde la terre. La terre qu’elle aime d’un amour fou et qui le lui rend si mal. On entrevoit la forme de ses jambes dans sa nageoire. De dos ses vertèbres sont sculptées dans une belle ondulation de son buste un peu penché.
Elle est de la mer et comme un fil à la patte, elle doit y rester,là tout au bord, à son extrême limite, elle regarde la terre et ne voit qu’elle. La petite sirène ne rêve que de devenir humaine, avoir droit à l’humanité et de ce fait être réduite à sa condition, souffrir du port de ses jambes et perdre cette aisance, cette douceur d’ « être comme un poisson dans l’eau ».
Copenhague ne serait rien sans la mer sinon une terre toute plate. Il n’y a que l’eau qui fasse l’intérêt de cette ville.
Petite Venise, oui c’est vrai, si on se limite aux canaux, aux rades, aux môles, aux quais, aux bateaux-bus, aux immeubles sur l’eau mais rien de l’esprit vénitien, rien de méphitique, de déliquescent, de pourrissant.
Ici tout est vaste, les canaux sont larges, le regard s’évade dans l’horizon. Le ciel existe. Et la ville avec ses quais fermés est au bout de la mer, elle est sa fin.
Venise est une ville flottante, qui n’aspire qu’à la mer, je ne vois à Venise que des bateaux en partance. En revanche, pour moi, à Copenhague, les bateaux ne peuvent qu’entrer.
Et puis à Copenhague, il y a le vélo !
Voilà un pays où on pédale ! Les hôtels louent des vélos, la ville prête des vélos, les enfants sont emportés à vélo dans les sièges à l’arrière mais aussi dans des charrettes à l’avant. L’espace urbain est départagé entre voitures, vélos et piétons. Tout le monde a sa place bien définie et au contraire de Strasbourg on ne sacrifie pas la place du vélo quand il y a des travaux, à Copenhague le vélo n’est pas une vitrine, ou un pis-aller c’est un moyen réel de se déplacer. La preuve en est que nous touristes et cyclistes badauds sommes régulièrement rappelés à l’ordre par les cyclistes danois roulant de façon efficace et rapide, agacés par notre lenteur.
Nous avons visité la résidence d’hiver de la famille royale se trouvant à trois kilomètres de la résidence d’été ! C’est une bâtisse dont la forme est certes celle d’un château, entourée de douves de plus, mais pour moi c’est une sorte de château roturier, avec un côté ouvrier, issu de la mine. Les murs sont faits de petites brique rouges, du coup ça nuit un peu au faste royal ! Ce n’est pas Versailles.
Au Danemark on paye en « couronnes », c’est un aspect délicieusement ringard et enquiquinant où nous faisons des conversions en francs puis en euros qui nous mènent parfois à des conclusions plus que saugrenues pour notre portefeuille. Le centre ville est assez petit pour que nous puissions le sillonner sans problèmes à bicyclette, il faut juste s’organiser autour des ponts ou des bateaux-bus qui relient les différentes îles pour aller d’un endroit à l’autre.
Les bâtiments les plus anciens sont souvent construits en petites briques rouges, ce qui donne de facto cette étiquette « pays du nord ». Dans les vieux quartiers , les commerces sont installés dans des rez de jardin semi enterrés presque des caves et je me souviens de romans norvégiens où tout se passe dans ces culs de basse fosse obscurs et froids occupés par les artisans et les commerçants.
Je ne vois pas de chiens, peu d’enfants, je ne vois pas de crottes de chiens ni de saletés parterre. Je ne vois pas de mendiants.
Les quais les plus larges ont donné l’espace nécessaire pour construire des immeubles modernes comme l’opéra, les sièges de grandes banques, la bibliothèque royale et ce serait comme si les gens y accédaient par les quais ! Certains endroits me rappellent tout le site strasbourgeois de la presqu’île Malraux. Derrière l’opéra, des quartiers de petits immeubles d’habitation charmants mais tristes, si droits, si contingentés, si propres, si silencieux me renvoient à cette idée fausse peut-être d’un univers d’auto-contrôle, absolument dépressif.
Mais, mais….deux minutes après, à vélo, nous longeons un grand mur bariolé et taggé, l’enceinte de Christiania, une ville dans la ville, une zone de non-droit, une bouffée d’oxygène à forte odeur de cannabis.
On peut y entrer. La seule limite est celle de la photo. Elles sont strictement interdites.
Christiania serait comme un quartier de cabanes de jardin habitées pour du vrai.
Dans les petits bouts de jardin ou sur les murs de bois il y a toutes sortes de fanions, décors, ou girouettes bricolées de toutes les couleurs. Tous les chiens de Copenhague sont là, vautrés au soleil, se reniflant les fesses, assis stoïques devant les cabanes, absolument indifférents à la foule de touristes et de vieux hippies sur le retour qui passent devant eux, indifférents à la musique de Bob Marley ou Nirvana diffusée par les hauts parleurs.
Au milieu de ce quartier de maisonnettes il y a une « ville » commerçante, accumulation de vieilles roulottes, de hangars aux vitres opacifiées par des posters, d’étals de marché où on peut surtout acheter du cannabis, de l’herbe, des joints déjà faits, des barrettes… Pour les touristes plutôt voyeurs que consommateurs un petit marché propose une garderobe adaptée de tee-shirts, sarouels et autres vêtements représentatifs de toute cette époque. J’imaginais les habitants de cette zone de liberté comme bordéliques refusant une société d’organisation et de pragmatisme mais nous achetons de quoi boire et manger dans une cabane de restauration rapide ultra équipée pour un service rapide et efficace !
Dans Christiania on se déplace aussi à vélo, mais ils sont customisés, arrangés, bariolés, fantaisistes. Ici c’est une bouffée d’oxygène, même si elle sent le cannabis et la crotte de chien. Bizarre quand même de voir tous ces vieux hippies assis les uns à côté des autres avec une cannette de bière dans une main et un joint dans l’autre. Je ne peux m’empêcher de voir les papys des bistrots de quand j’étais petite avec le canon et la clope.
Tout s’institutionnalise, même le rejet de l’institution finit par prendre une forme et nous y contraindre. Ce n’est ni la longueur des cheveux, ni l’existence des tatouages, ni les trous dans les jeans, même plus la consommation de cannabis qui fait de toi un rebelle,un être à part, quelqu’un qui ne jouerait pas le jeu social.
C’est un peu triste et pourtant rien de pathétique ici comme le dit Brigitte. Peut être qu’ici on n’est plus dans le rejet d’une société mais bien dans la création d’une autre société, ce qui changerait tout.
Des petites filles passent à côté de moi, un sac d’école sur le dos, les socquettes bien tirées sur leurs mollets, elles rentrent manger dans leur cabane !
En ressortant de Christiania, nous entrons dans une église baroque. C’est tellement antinomique pour moi des notions accolées comme « luthérien et baroque » mais l’esprit des lieux est à la hauteur de la contradiction apparente : c’est ici que peuvent se marier religieusement les couples homosexuels.
Nous n’en avons pas fini avec cette ville, l’une d’entre nous a promis à sa fille de treize ans de lui acheter un vêtement dans une boutique à la mode. Nous réenfourchons nos bicyclettes pour les rues commerçantes du centre-ville. Ayant su que nous venions à Copenhague et que ici, comme à New-York, une boutique « abercrombie and fitch » vient d’ouvrir, la petite a choisi tel modèle de sweat shirt framboise qu’il faut « absolument » trouver pour la rendre heureuse. Trouver est le mot adéquat. La boutique est cachée dans une grande rue commerçante.
Délibérément. Pour que l’acheteur aie le sentiment d’avoir découvert le graal quand enfin il l’a trouvé. Le concept du magasin me fascine comme un absolu de perversité commerciale. Il est inutile de chercher une enseigne. Il n’y en a pas. J’avais observé dans un premier passage une vitrine d’anciennes cannes à pêche, de vieux fusils et vieux paniers que je pensais être la vitrine d’un armurier ou d’un magasin d’articles de pêche et chasse. Derrière les objets, le fonds de la vitrine est entièrement opaque, la porte d’entrée est en verre teinté noir et lors du premier passage j’avais vu une dame les yeux scotchés sur la vitre, les deux mains en écran autour des yeux qui tentait de voir l’intérieur.
Il paraîtrait qu’à défaut de repérage visuel, on soit sensé repérer le magasin grâce à son parfum répandu dans la rue à cet effet. Un genre de phéromones qui te capte vers le magasin et ne te lâche plus ! Pour ne plus nous lâcher ce n’est pas faux. Nous sommes irrémédiablement odorés en « abercrombie and fitch »,jusqu’à l’écoeurement une fois ressortis de la grotte ou caverne d’ali baba selon la vision de monde de chacun d’entre nous.
Ne trouvant décidément pas d’enseigne, on questionne tous les porteurs de sachet « abercrombie… » qui nous indiquent parfois l’endroit d’où nous venons et nous plonge dans une grande perplexité.
Si vous êtes parent d’un enfant ado, ne cherchez pas d’enseigne, cherchez une plaque dorée de notaire ou de médecin, un truc discret mais luxueux et vous y serez. Une fois entrées dans le saint des saints une musique tonitruante de boîte de nuit nous happe, nous suivons des chemins dans l’obscurité, je suis tentée de tenir le pull de celle qui est devant moi pour ne pas la perdre. C’est un peu à mi-chemin entre le dédale du minotaure et le stand de foire avec un labyrinthe de miroirs. Tout nous désoriente, nous entraîne vers des recoins où là enfin des vêtements sont accrochés ou empilés les uns sur les autres dans une obscurité que je pensais d’abord être liée à une grosse panne de courant mais de fait, c’est fait exprès !
Alors voilà, pour payer, il faut aller tout à l’autre bout du magasin, tout en haut juste à côté des cabines d’essayage où une longue file de clients a le droit d’attendre et d’essayer un vêtement.
Venir ici et acheter c’est comme si si tu étais admis dans une société secrète, choisis parmi les plus méritants, une élite qui n’accepterait pas de se faire plumer, mais chercherait à se faire plumer. Je suis absolument conquise par cette création humaine si moderne, si novatrice, si efficace et roublarde. Vraiment, j’admire.
Entre autres, nous avons été aussi au musée du design, lui aussi difficile à trouver, parce qu’entre temps il avait changé de nom et qu’il ne faut pas compter sur un quelconque affichage ici. Ca ferait désordre et on n’aime pas le désordre.
Sinon en vrac, les églises ont un truc spécial et je sais maintenant ce que c’est : -les vitres sont cloisonnées comme les vitraux mais transparentes et de ce fait l’église est lumineuse, comme une maison normale ce qui change toute l’ambiance des lieux et ne sépare pas l’intérieur de l’extérieur comme dans nos églises.
Il y avait beaucoup de soleil mais l’air restait frais, ma veste était fermée jusqu’au cou et j’avais oublié les gants mais si je ne les avais pas oubliés…. Les enfants danois sont en tee-shirts, certains en maillot de bain jouent à se faire arroser par les jets d’eau. Les pères roulent à vélo dans des jets d’eau à flux discontinus avec les petits sur les sièges-enfants qui hurlent de bonheur quand ils se font arroser… C’est le nord. Je retournerais bien au Danemark, pour en voir la nature, les plages immenses, la douceur des landes, des paysages marins…Mais pour l’instant nous sommes logés dans un grand hôtel, immense bâtisse moderne construite sur un quai, grand rectangle sombre qui se mire dans une eau tranquille. Les lits ici sont sublimes. S’y coucher, c’est rêver tout éveillé. Je dors mieux, plus, et plus profondément, même l’insomnie n’est plus un problème.
Nous sommes tranquillement installés, plein centre ville sur une terrasse quand des bruits de mégaphone s’avancent vers nous. Je vois d’abord la police, puis les premiers manifestants. Des groupes de jeunes-hommes en jean marchant lentement précèdent des deux-roues customisés dont les occupants hilares scandent dans les mégaphones des slogans pour la libéralisation du cannabis, tout cela dans une ambiance très bon enfant agrémentée une fois de plus de l’odeur caractéristique. Beaucoup de manifestants brandissent de petits drapeaux jaunes avec en leur milieu la belle feuille verte et une image singulière me frappe quand je vois sous le drapeau de la feuille d’érable rouge de l’ambassade du Canada les petits fanions jaunes avec les feuilles de canna. Il y a de magnifiques voitures à pédales directement venues de Christiania…elles transportent des vieux hippies qui brandissent des joints, des chiens juchés à l’avant pour ne rien manquer du spectacle, des enfants rigolards qui s’amusent de la foule. Et la foule piétonne est faite de « messieurs tout le monde », des jeunes gens avec le crâne rasé, des femmes d’âge mûr ayant choisi pour l’occasion des robes à fleur, des grans blonds danois en look capillaire jamaïcain.
Marrant tout ça.
Le lendemain nous sommes allés à Tivoli, un parc d’attraction urbain déjà vieux de quelques décennies. Bien que le décor des manèges semble faire leur âge, certaines attractions sont assez spectaculaires. C’est dimanche matin et le parc est bondé de Danois pour lesquels visiblement c’est la sortie dominicale. En plein centre, un spectacle a lieu avec un amuseur d’enfants et deux immenses personnages de peluche animés qui dansent sur scène. C’est doux d’entendre tous ces cris de bonheur des enfants. Il y a pléthore de poussettes, des face à face, des poussettes doubles pour un bébé et un enfant plus grand, des poussettes à trois roues, à quatre, des hautes, des qui s’adaptent sur les vélos, des avec lesquelles on peut aussi transporter les repas, j’attends celle au micro-ondes intégré !
Puis on observe les têtes des petits habillés tous comme en plein été. Leurs cheveux vont du blond châtain très clair au blanc. De temps en temps une petite tête rousse émerge.
Le parc est attrayant. Entre les manèges, des espaces verts très fleuris attirent l’attention de ceux que toute cette agitation n’intéresse pas. C’est un endroit assez chouette vivant et coloré.
Toujours attentive à mes ressentis et auto-critique, j’observe le peu de tensions entre parents et enfants et je crains d’être victime de ces clichés de non-violence associés facilement aux pays scandinaves quand, on le sait bien, il y a ici comme ailleurs des mouvements d’extrême droite très importants. Pourtant à peine rentrée en France, je voyais une fois de plus des parents hurler avec leurs enfants, et des enfants qui pleurent ou tempêtent…Des situations où non seulement une forme de violence entre enfants et parents est acceptée, mais de plus, je la perçois comme relevant presque d’une injonction sociale.
Bon, nous y étions quelques jours, vraiment pas suffisant pour en tirer des conclusions mais le pays est déjà dépaysant. Et ce que j’aime, pardessus tout le reste c’est être dépaysée.
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