La Pologne

Pourquoi voyager en Pologne ?

À chaque fois que nous donnons la destination de notre voyage, celle-ci surprend.

Je peux retourner la question. Pourquoi ne pas aller en Pologne ? Quel est cet imaginaire qui dit que la Pologne ne peut être une destination de vacances.

La Pologne semble rébarbative.

Quelque chose de gris émane d’elle, de triste et d’inabouti.

La Pologne est un pays constamment piétiné. Les habitants en sont ignorés.

Le sol polonais ne serait qu’une extension vers l’est de l’Allemagne ou vers l’ouest de la Russie mais le Polonais n’existe pas !

Quand on parle de Polonais on parle de travailleurs immigrés que l’on dit plutôt plombiers que chercheurs.

Ceux que l’on connait?

Chopin, mais il a un nom français et a passé sa vie à Paris.

Roman Polanski est polonais mais ce qui nous reste est surtout une histoire de ghetto.

Parmi les écrivains je ne connais que Riszard Kapuscinski dont la célébrité reste relative.

Les noms sont si difficiles à orthographier et prononcer que ma mémoire les refuse tout net, à une exception près: Nicolas Copernic. Sauf qu’avant de venir en Pologne, je ne savais pas qu’il était Polonais.

Il y a certes Lech Walesa, mais les chantiers navals ça n’a rien de sexy quant au pape Jean Paul II, c’est un peu comme Lech Walesa… Et ce serait réduire la Pologne à un monde de métallos catholiques.

Le pape est connu, c’est vrai. Surtout aux yeux des  Polonais. Son image est une sorte de résurgence, de long souffle d’un catholicisme vieillot qui ne cesse d’expirer.

C’est peut-être ça la Pologne, en partie.

C’est un pays que l’on ne laisse pas exister.

Les frontières sont modifiées selon les appétits de voisins trop présents.

La Pologne est finalement une sorte de marchandise que les grandes puissances se partagent pour la paix « diplomatique » comme on partage des restes après une fête trop arrosée.

J’ai lu il y a quelques années le livre de James Michener « Pologne » où ce qui me reste est la difficulté de ce pays à trouver une unité nationale, une pensée politique pour soi-même, une légitimité à s’autodéterminer.

Il me reste le souvenir de ce livre et de la photo des troupes allemandes qui poussent la barrière de la frontière polonaise.

 

J’ai envie d’aller à Gdansk-Dantzig pour humer l’air du pays de Günter Grass. Tour à tour Allemande puis Polonaise, la région est dévastée par les armées de Napoléon, par les Suédois, les Russes, les guerres de religion et j’en oublie sans doute.

Disons qu’elle est dévastée par l’appétit féroce des hommes.

J’ai envie de m’approcher du monde slave et de voir un ancien pays du bloc de l’Est.

Je ressens avec la Pologne une sorte de communauté de destin du fait de notre proximité avec l’Allemagne, sa culture et sa puissance.

Maintenant la Pologne fait partie de l’Europe et parle d’une voix où nous européens de l’Ouest ne nous reconnaissons pas.

Mais est-ce bien de la même Europe que nous parlons ?

Nous sommes partis de Strasbourg ver 8 heures le matin en nous disant qu’aller en Pologne est à peu près à la même distance que la  Bretagne. Le soir nous sommes à Poznan.

 

Il n’est pas possible d’envoyer de “bons baisers d’Auschwitz”.

Nous n’avons pas visité les blocks des pays.
Je ne m’en suis même pas aperçue, occupée que je suis de mes pensées et pressée de finir cette visite difficile.
Nous retournons donc à l’entrée du camp 1 avec nos billets.
Le gardien nous reconnaît et étonné nous demande pourquoi nous sommes de retour.

La journée a été longue nous n’irons pas voir tous les blocks.
Chaque pays dont des ressortissants ont été à Auschwitz bénéficie d’un block dont il peut faire un lieu d’exposition selon son désir.
Le block français est bien fait. S’il nous plaît c’est qu’il répond sans doute à ce que nous Français en attendons, à la vision du monde qui est la nôtre.
D’un côté du block nous scrutons la galerie de photos, des photos de déportés dans la vie de tous les jours.
J’ai une pensée pour Manuela, son Cher Léon et tout son travail de mémoire reposant en grande partie sur les photos.
Les jeunes femmes en chapeau souriant au photographe, les enfants endimanchés cheveux sages, rangés et aplatis par la brillantine , les familles très sérieuses parents assis devant et enfants debout derrière savamment positionnés selon leurs tailles, une main sur l’épaule du grand-père.
D’autres photos moins protocolaires, hommes et femmes devant leurs voitures, à vélo, en pique-nique, dans la montagne, à la mer…Heureux, vivants, ensemble…Avant.
De l’autre côté des plaques verticales de marbre blanc pour chaque convoi avec les chiffres et les provenances.

Celui de la Russie est illustré de l’imagerie typiquement « soviétique » des libérateurs russes. La première chose que l’on voit en arrivant dans le block est un film qui tourne en boucle à la gloire de l’armée russe avec un fonds sonore de chants patriotiques et de coups de canons. Une œuvre de propagande !
Ailleurs des photos de médecins soviétiques examinant un enfant objet d’expériences pseudo-médicales. Regards souriants et fiers des cinq hommes en blouse blanche face à ce petit être qui, il faut bien le dire, est une fois de plus objet de « l’expérience médicale ».

J’étais curieuse de voir celui des roms ou des sintis en sachant que ces cultures ne sont pas dans le même travail de mémoire. La muséographie semble plus décousue et inorganisée, les lieux sont moins « travaillés » que les autres blocks qui ont dépensé des fortunes pour des matières nobles et des équipements techniques sophistiqués.
Dans le block hongrois il est surtout fait référence aux tortionnaires.
Le nom et les photos de généraux nazis organisant la déportation chapeautent chiffres et photos de ceux qui ont été déportés.
C’est une mémoire dont la pensée va vers les coupables.
Une part importante de l’exposition est consacrée au régime antisémite de Miklos Horthy.
Le mémorial organisé par Yad Vashem présente au rez de chaussée des films et des images de juifs d’Europe dans la vie d’avant guerre, pays après pays.
J’y vois la photo de Kafka, Freud et d’autres.
À l’étage, sur des écrans alignés au plafond, le mémorial a choisi de diffuser les extraits des discours nazis les plus explicites où il est question de solution finale.
Chaque écran propose le même extrait de film avec des traductions en langues différentes.

Nous ne croisons presque personne dans ces blocks.

C’est quand même dingue de penser que les villes allemandes (80%) et leurs populations ont été bombardées, quasiment rayées de la carte, comme Mannheim, Dresde, Hambourg, Cologne et d’autres et pas une bombe n’est tombée sur Auschwitz et ses voies de chemin de fer.

C’est fini. La visite est finie. Je ne voulais pas venir craignant un trop plein d’émotions et refusant une forme de voyeurisme, une certaine désinvolture liée à la condition de touriste.
Il ne se vend pas de carte postale ici, il n’est pas possible d’envoyer de « bons baisers d’Auschwitz ».

J’ai été agréablement surprise par le comportement du public. Toutes les personnes que nous croisions, quelle que soit leur tenue vestimentaire, leur âge, leur provenance ou leur confession étaient calmes, attentives et respectueuses.
Si j’étais professeur, je ferais ce voyage avec mes élèves. Plus le temps passe, plus les traces s’émoussent et disparaissent.
Quand les derniers témoins seront morts nous aurons encore les images et les voix. Heureusement. Mais l’histoire rangera ces événements dans un passé de plus en plus lointain. Ce sera un chapitre dans un livre, une partie du roman national, un événement qu’on pourra ranger dans un espace de temps et de lieu comme s’il était possible de le désolidariser de son contexte, comme s’il n’était qu’un accident de l’histoire.
Nous ne nous sentirons plus concernés, j’en ai peur.
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Birkenau

 Savez vous que « Buchenwald » veut dire forêt de hêtres ?

Buchenwald a été nommé ainsi pour ne pas le nommer de son vrai nom « Ettersberg » trop associé à la culture allemande.

Goethe aimait y méditer.

 

Ici c’est le bouleau : die Birke.

Une immense plaine marécageuse recouverte d’une forêt de bouleaux.

C’est donc dans cette grande étendue que nous déambulons en entrant par l’édifice que tout le monde connait. Une tour-mirador de brique rouge avec une ouverture arquée en son milieu où passent les rails du train, flanquée des deux côtés d’immeubles d’égale longueur.

L’endroit est immense.

Au camp 1 nous sommes comme dans le quartier d’une ville parce que les maisons sont rapprochées les unes des autres, parce que le regard bute sur des immeubles de deux étages.

Ici c’est l’étendue qui s’impose. Une plaine avec un ciel immense.

Les arbres ne sont plus là, ils sont repoussés à la limite du camp.

Uniquement des baraques, strictement parallèles les unes aux autres. Les rails fendent tout droit le camp, les quais sont larges en réservant une forme d’esplanade. Tout est construit en fonction des trains.

Grossièrement Auschwitz 1 serait plus un camp de concentration quand Birkenau serait dédié à l’extermination, même si en réalité les fonctions se sont mélangées.

Au bout du camp gisent les blocs de béton des fours crématoires sabordés par les nazis en déroute.

L’endroit est si vaste, si ample, comme rempli et avalé par l’espace qu’il en résulte une impression de petitesse, de fragilité où rien ne protège du vent, de la pluie, de la neige, ni même du soleil.

Les limites de l’espace sont les tours des fours crématoires et la forêt de bouleaux au loin.

Il ne reste plus beaucoup de baraques, mais il subsiste beaucoup de cheminées. L’ironie veut que ces cheminées n’aient pas servi. Pour cela les déportés auraient du couper du bois, avoir des outils et la force nécessaire pour s’en servir.

J’imagine une fois de plus le raisonnement des nazis. Si les déportés ont froid, qu’ils se réchauffent en cherchant du bois, les cheminées sont là.

De même que les déportés peuvent être propres. Il y a des porte- savons dans les sanitaires comme si l’existence du porte savon impliquait la présence et l’usage du savon.

Le porte-savon a été l’objet de beaucoup de commentaires dans le groupe.

Chacun a son explication et moi il me reste l’idée qu’un représentant de commerce  habile a réussi à vendre ses céramiques porte-savons en graissant la patte du nazi qui a fait construire le camp. Idem pour la construction des cheminées.

Cela permettait en outre un sentiment de bonne conscience, une illusion de construire un endroit digne de loger des êtres humains.

Peut-être.

 

Nous nous arrêtons devant le mémorial et…

J’ai toujours un problème avec ces monuments. Jamais beaux, jamais suffisamment parlants, inscrits dans leur époque ils ne traversent pas le temps. Ils finissent par perdre leur sens si toutefois un jour ils l’avaient eu.

Le lieu parle en soi.

Je repense au choix compliqué d’un mémorial à la vue de la rampe d’accès de la chambre à gaz.

Les déportés descendent et entrent sous terre dans un long vestiaire, puis dans la chambre à gaz. Les corps sont montés juste au dessus pour être incinérés dans le four.

J’ai enfin compris le sens de ce monument proposé (et refusé) en mémoire de la shoah à Berlin : Une grande roue de fête foraine (la fête nazie) qui tourne et s’enfonce dans la terre.

 

Les camions qui passent…

 

Les camions qui passent, la foule nombreuse et bigarrée allègent le poids symbolique du camp.

C’est rassurant pour moi d’entendre les grincements des freins de camion. Bien plus que d’entendre le silence du vide.

Je crois même que je m’y accroche un peu.

Est ce que les chauffeurs des camions savent à côté de quel lieu ils passent ? Comment pensent-ils la présence de ce lieu et les habitants d’Oswiecim comment vivent-ils le voisinage du camp?

Nous déambulons entre les blocks en croisant de temps à autres de petits abris anti-aériens destinés à protéger les gardiens du camp.

Il n’a jamais été bombardé, les abris ont été inutiles.

Sur la place d’appel, une petite guérite en bois abritait le gardien du froid et de la pluie pendant les  longues séances d’appel. Ces objets destinés au confort des gardiens me paraissent totalement incongrus.

Je ne cesse de me demander dans quel état d’esprit peut se trouver un soldat dans un petit édicule à l’abri du froid face à une foule de personnes affamées, grelottantes, quasi nues !

Je sais que la réflexion est bête…au vu du reste… à quelques mètres du mur d’exécution, et de la chambre à gaz.

Mais cette pensée ne lâche pas.

Les nazis seraient donc des personnes sensibles et fragiles !

Ils écrivent peut-être dans leurs lettres aux parents, à leurs épouses ou fiancées qu’il fait atrocement froid dans leurs guérites en bois et leurs familles se désolent de leur inconfort!

Leurs casquettes, leurs manteaux, leurs gants, leurs cravaches, leurs bottes… Leur attitude en général témoigne d’une sorte de raideur de robot qui les mécanise et les désincarne de sorte que mon imaginaire semble refuser qu’ils puissent avoir le souci de leur bien-être.

C’est à la fois ridicule et pitoyable.

 

Le monsieur à la kippa demande à la guide pour quelle raison ni Auschwitz, ni le chemin de fer menant à Auschwitz n’ont jamais été bombardé.

Je ressens dans son regard une rage désespérée.

La guide répond comme il est d’usage de répondre.

« On voulait sans doute ne pas bombarder les déportés. »

 Face à l’inanité de sa propre réponse elle finit par hausser les épaules.

 

Nous allons dans la chambre à gaz.

J’ai marché dans ce cube de béton où des milliers de personnes ont vécu la terreur et sont mortes sans comprendre pourquoi.

Les lieux sont vides à présent et silencieux.

Nous allons sortir du camp et dans un instant de panique je crains de ne pas en trouver la sortie. Elle se cache derrière un tournant, comme si l’endroit pour sortir du camp n’avait pas été pensé.

Nous devons passer un portique métallique qui, ironique et cruel, refuse de céder à ma poussée.

 

La visite guidée comporte celle d’Auschwitz1 plus Auschwitz-Birkenau.

Le camp « primitif » d’Auschwitz existait déjà avant guerre en banlieue d’Auschwitz (Oswiecim en Polonais). Il fut considérablement agrandi avec Birkenau et Monowitz. Il ne reste rien de Monowitz.

En revanche Birkenau est resté un lieu de visite à deux kilomètres approximativement du camp1. Une navette nous emporte avec le reste de notre groupe vers Birkenau.

 

 

Nous ne sommes pas dans un monde parallèle…

Être à Auschwitz c’est confronter son imaginaire à d’autres imaginaires, rencontrer une vérité que l’on pense universelle mais savoir aussi que cette vérité restera toujours à géométrie variable.

Auschwitz représente pour moi avant toute chose la shoah.

Mais au moment de la visite des cellules dans le block du tribunal, il m’apparaît clairement que cette visite est autre chose pour beaucoup de Polonais.

L’une des cellules est celle de Maximilien Kolbe un prêtre polonais canonisé par Jean-Paul II.

Il représente le martyre de la Pologne sous l’occupation nazie. Faire de lui un résistant politique serait abusif.

Il ne s’agit pas de cela.

Kolbe prisonnier à Auschwitz parce qu’il refuse de renier le Christ s’est proposé pour mourir à la place d’un autre détenu père de famille nombreuse.

Ce père de famille nombreuse a été emprisonné pour avoir aidé des juifs.

Maximilien Kolbe endosse en sa qualité de martyr, la souffrance de la Pologne. Une Pologne venant au secours des juifs.

La lecture de cet événement peut se faire de plusieurs façons.

Le martyre de Kolbe peut être pris au premier degré. Il a choisi de mourir à la place d’un père de famille. Point barre.

Il peut aussi représenter une Pologne catholique et juive restant unie et solidaire sous l’occupation.

Mais son martyre peut être celui d’une Pologne qui a en quelque sorte « subi » le nazisme du fait de sa philosémie ou mieux du fait de la présence de juifs sur le sol polonais.

Et cette vision du monde ferait rejaillir sur les juifs la responsabilité du drame de la Pologne.

Le prêtre a une personnalité très forte, un engagement catholique pour le culte marial très volontaire et une réelle détermination à faire entrer tout non catholique dans le droit chemin par le biais de la conversion. On dit de lui qu’il est antisémite tant il hait les francs-maçons et les communistes qui seraient tous juifs selon lui.

Finalement c’est un antisémite par tradition catholique, dans une certaine mesure comme Martin Luther.

Non pas que le juif à l’instar de l’idéologie nazie doive disparaître. Mais en revanche, d’évidence, le juif n’est pas dans la vraie foi et est considéré d’autant plus sacrilège qu’il refuse la révélation du Christ vivant.

Il faut donc qu’il se convertisse afin de reconnaître ce qui  étymologiquement s’impose dans le christianisme : la figure centrale du Christ.

Et cette conversion là est pour Kolbe la plus belle conversion, la plus aboutie, la plus complète, celle qui tend vers la réalisation de l’universalisme catholique.

Le sacrifice de Maximilien Kolbe est donc d’autant plus remarquable que la cause juive n’est vraiment pas la sienne !

Et pourtant dans les faits, Maximilien Kolbe aide et soutient en ces temps difficiles tous les hommes quelle que soit leur confession.

Il y a un immense écart entre le monde de la pensée de Maximilien Kolbe et sa vie.

L’Homme n’est jamais à court de paradoxes !

Il suffit de repenser à l’antisémitisme de Martin Heidegger et son amour pour Hannah Arendt. De même que Hannah Arendt a continué à soutenir Heidegger.

Que dire…Sinon que le pape est venu à Auschwitz commémorer devant 500.000 fidèles le souvenir de Maximilien Kolbe, figure emblématique de la Pologne.

Un autel était posé sur le quai d’Auschwitz-Birkenau et une grande croix avec une couronne d’épines christianisait les lieux.

Mais le pape a « oublié » de parler des juifs.

Rappelons quelques proportions qui n’ôtent rien à la tragédie polonaise : 90% des morts à Auschwitz sont juives.

Je déambule dans le block du tribunal toute entière à mes réflexions puis nous sortons voir le mur des exécutions. Quelques fleurs gisent au sol.

Derrière le mur sur une grande voie de circulation on voit le haut des camions qui défile et on les entend grincer et souffler quand ils freinent.

Nous ne sommes pas dans un monde parallèle, Auschwitz c’était ici , dans le monde.

Il est l’heure Auschwitz 2

Il est l’heure. Auschwitz 2

La foule de visiteurs se masse pour passer sous le portique.

Nous entrons dans l’entonnoir.

Les gardiens polonais impassibles gèrent le flux.

Il y a un quelque chose dans cette gestion de masse qui me rappelle inévitablement le fonctionnement de ce lieu.

Une fois passé le portique, le retour n’est plus possible.

Le groupe de visiteurs français est muni d’audio-guides bleus.

La guide polonaise se présente. Elle est professeur de collège en congé de maternité.

Nous sommes une bonne dizaine. Deux jeunes filles, un homme d’âge mûr muni d’un gros appareil photo, deux femmes dans la cinquantaine avec un homme, un couple plus âgé dont le monsieur se couvre d’une kippa en même temps qu’il s’équipe de l’audio-guide.

De petites étoiles de papier argenté forment une frise sur sa kippa. Elles brillent au soleil.

De jeunes retardataires nous rattraperont par la suite.

Le monsieur à la kippa se rapproche de la guide. Ou serait-ce l’inverse ?

Notre petit groupe est devant le camp et nous allons passer sous le fameux portail « Arbeit macht frei ».

Oserais je ? Ce portail en fer forgé avec une belle courbe en son milieu, la barrière avec le petit panneau un peu rouillé où il est écrit « HALT », les barbelés accrochés aux piliers de béton recourbés dans leur partie haute, les fixations électriques en porcelaine blanche et les alignements de lampadaires ronds en tôle ont maintenant un petit côté désuet, une allure de décor de cinéma, un style « usine » qui revient à la mode.

C’est une impression terrible que de percevoir ces lieux comme un décor.

Les immeubles, rectangles de brique rouge, alignés régulièrement les uns à côté des autres, rappellent les cités minières du nord. Chaque immeuble est numéroté et appelé « block » comme dans ma cité quand j’étais petite !

De jeunes arbres ont été plantés. Y avait il des arbres au camp d’ Auschwitz ? Y avait il ces trottoirs et ces pavés ? En scrutant les photos d’époque je vois quelques arbres mais le sol est nu. Les déportés devaient patauger dans la boue quand il pleuvait.

Trouvaient ils du réconfort sous les arbres, au contact d’un peu de nature ?

Un block est destiné à témoigner des conditions d’existence des détenus. Les sanitaires sont égayés de dessins tendres et naïfs peints par un déporté. Une goutte de douceur qui semble impossible dans un tel océan de brutalité.

Dans le couloir je regarde les alignements de photos des premiers déportés polonais ainsi que leurs dates : naissance, arrivée dans le camp et décès. La moyenne de vie dans le camp est de deux ou trois mois guère plus.

Dans un autre block derrière toute sa longueur vitrée le musée expose des cheveux. Ils sont désormais tous de la même couleur, semblent de la même texture.

L’une des jeunes filles est très tendue, le monsieur à la kippa s’éloigne du groupe de temps à autre.

Je passe au large de la vitrine de vêtements d’enfants.

Les vitrines.

Cheveux, lunettes, brosses et peignes, casseroles, valises, boîtes, chaussures…

J’imagine le travail de tri.

Rationalisation, tri, rangement, un travail mécanique et répétitif produisant une sorte d’absence à soi-même, d’hébétude où l’objet du tri est détaché de sa fonction première et surtout de son propriétaire.

Il ne sera plus qu’un objet identique à l’autre dont la seule fonction sera de contribuer à faire « un tas ».

Seulement faire « des tas » d’objets identiques et surtout ne penser à rien.

J’imagine le déporté hésitant devant les « tas », ne sachant pas où poser un objet non classé, non répertorié, affolé par la crainte d’être puni.

J’imagine le nazi imbu de sa fonction, apposant des tampons, faisant des circulaires administratives de ce que l’on met dans les tas.

Le tas des brosses :-brosses à cheveux, brosses à dents, brosses à vêtements, brosses à chaussures, brosses à récurer, blaireaux, brosses à ongles, brosse à reluire.

Va-t-il y mettre les peignes ? Le peigne est il une brosse ?

Je me surprends à penser que ces vitrines en d’autres lieux seraient des objets d’art.

Ici elles n’ont pas de noms. La façon de les nommer est toujours en deçà de la réalité qu’elles représentent.

Et après en pensée je vois encore des « tas ». Mais cette fois-ci des tas de corps.

Des tas de corps, décharnés, disloqués, enchevêtrés. Leurs noms sont perdus, disparus avec les cheveux, les barbes, les vêtements, l’odeur du parfum, la chair.

Dans une vitrine des prothèses en tous genres, des béquilles, des mains et des jambes de bois, des corsets.

On dit que ces objets étaient envoyés dans les villes et les campagnes allemandes pour dépanner les nécessiteux. Les cheveux servaient à fabriquer du tissu…Les châles de prière servaient comme draps.

Mais ces gens qui étaient bénéficiaires de ces objets…Se demandaient ils d’où ils provenaient ?

Nous entrons dans le block du tribunal.

Touriste à Auschwitz

Touriste à Auschwitz.

Pologne, le pays m’attire comme la flamme attire le papillon de nuit.

Sur les routes des panneaux, et l’histoire resurgit et cogne. C’était donc ici…Majdanek, Treblinka, Plaszow…. Auschwitz.

Non, Auschwitz n’apparaît pas sur la carte, ni sur les panneaux. Auschwitz est le nom allemand de la petite ville d’Oswiecim.

Comme une façon de se débrouiller avec son triste destin, celui d’une ville maculée par son homophone brutal symbole de l’horreur absolue, le mot « Auschwitz » n’apparaît que pour indiquer le camp.

Auschwitz, c’est le camp.

Oswiecim est la ville en périphérie du camp et Oswiecim ne veut pas être Auschwitz.

Dans les rues de Cracovie, je voyais partout les offres touristiques pour visiter Auschwitz-Birkenau, les mines de sel de Wieliczka, l’usine d’Oskar Schindler…

Un pack à prix avantageux du style « tour Eiffel, la Défense, le Louvre », une sorte de condensé de l’esprit de la région, son pittoresque.

Je m’étonne de la proposition de visiter Auschwitz en touriste et pourtant c’est ce que je m’apprête à faire.

Je visiterai donc Auschwitz selon la définition du tourisme : un voyage d’agrément.

Un voyage d’  « agrément » qui tourmente ma nuit précédant la visite.

J’ai suivi les conseils avisés. J’ai lu au sujet d’Auschwitz, tentant ainsi de prendre la main et de gérer mes émotions conduites par les images résiduelles des films documentaires et des lectures de « classiques » comme Robert Antelme ou Primo Levi. L’année dernière la lecture des « Bienveillantes » m’avait effarée et fascinée à la fois. J’étais encore sous son emprise.

En lisant « Auschwitz 60 ans après » d’Annette Wieworka, c’était un peu comme le malade qui passe de la lecture du témoignage vécu à celle d’une fiche posologie d’une boîte de médicaments. Je sortais de l’émotion brute, celle qui emporte et ne demande rien pour entrer dans une sorte de notice technique.

Le livre explique l’histoire du camp et sollicite ma pensée dans les questions de « l’après ». Qu’est ce qu’Auschwitz vraiment, quelle est sa place dans notre histoire et comment choisir et organiser une muséographie à sa hauteur. Le livre est passionnant.

Nous arrivons le matin de bonne heure et réservons une visite guidée en français.

Nous devons attendre une trentaine de minutes et je regarde autour de moi. Il y a un monde fou.

Les visites sont gratuites tôt le matin et en fin d’après-midi. Dans l’intervalle, elles sont toutes guidées et commentées en Polonais, en Anglais, en Allemand, en Français, en Italien et d’autres langues encore.

Il est dit qu’il faut être habillé correctement mais je vois ici et là des bermudas, des sandalettes.

Deux messieurs très blonds dont un avec les cheveux en iroquoise sont vêtus de noir de la tête aux pieds. Leurs tatouages débordent des manches de leurs ticheurtes, de leurs encolures et de leurs godillots montants.

Des classes de lycéens avec leurs professeurs se préparent.

Un homme vient s’asseoir à côté de moi sur le banc. Des tsitsits dépassent de sa chemise blanche. Il prie. Son groupe, un peu plus loin se prend en photo devant l’entrée. Tout ce petit monde mange et boit.

Il est interdit de manger dans le camp.

Voir ce groupe de juifs orthodoxes se prendre en photo les uns les autres force mon respect. Je comprends ce désir d’être là pour rendre justement hommage aux victimes. Se rappeler l’existence de ceux dont les nazis ont voulu gommer tout souvenir. Ne pas les laisser sombrer dans le néant.

Mais ici il faudra supporter, plus encore qu’ailleurs, le sentiment effroyable d’être haï et que cette haine puisse mener jusque là, jusqu’au désir de supprimer toute trace d’existence pour la basculer dans le néant et supprimer tout souvenir.

Décidément ils forcent mon admiration, je n’ai plus le droit de reculer. Ma présence apportera elle aussi un petit atome de mémoire. Chaque nom que je lirai, chaque photo que je regarderai sera une infinitésimale partie de vie restituée aux victimes.

J’essaie de laisser ma peur derrière moi, celle qui resurgit quand j’imagine la terreur des déportés. Quitter sa maison, quitter sa famille, quitter ses enfants, quitter ses vêtements, ne rien savoir, ne rien comprendre, subir.

Il est l’heure.

Blanc ou Noir de Colleville à La Cambe

Après le mémorial de Caen, les travaux pratiques « in situ ».

Visite du cimetière américain de Colleville.

On dirait un incontournable, il y a ici un monde fou.

D’ailleurs nous aussi, nous sommes là, c’est vrai.

Le parking est immense.

Pour entrer dans le cimetière il faut passer un portique sécurisé, vider les poches, les sacs…Des plantons en arme, jambes écartées et mains dans le dos nous regardent entrer aux USA.

Le terrain appartient aux Etats-Unis. Du coup ambiance « frontière »  un peu tendue.

Dans le mémorial avant le cimetière on peut lire des témoignages, des lettres…entendre l’énumération du nom des morts.

Je lis qu’ Anny dans l’Utah a sacrifié trois de ses fils pour libérer la France, Mary dans le Minnesota déplore la mort de son mari…mort pour libérer la France et Ruth qui venait de se fiancer…mort pour libérer la France, morts pour la liberté et blablabla…

Attention, ne vous trompez pas; si mon ton semble ironique, il ne concerne ni Ruth, ni Mary, ni Anny.

Je ne suis pas sûre que Ruth dise à sa copine : tu sais, si je ne me suis pas mariée c’est que j’ai sacrifié mon fiancé pour libérer la France. Le monde libre valait bien ce sacrifice !

Cette rhétorique patriote idéalisant la mort de jeunes adultes tirés comme des lapins en carton à la fête foraine me crispe.

Tiens, sur les photos, je ne vois que des blancs. Aucun soldat noir. Comme quoi une citoyenneté entière, si elle te donne des droits te donne aussi d’horribles devoirs. Certains auraient peut-être rêvés d’être nés noirs…finalement.

Puis les alignements au cordeau. Les croix, les étoiles de David en marbre blanc. Les drapeaux.

Presque dix mille soldats sont enterrés là, chacun a sa croix ou son étoile avec son nom, son grade, son état d’origine et le jour de sa mort.

Même le président a payé un lourd tribut…mais au fond ils trichent un peu car Théodore Roosevelt jr n’est pas mort au combat mais mort d’un infarctus, je crois. Cela dit, soyons justes, T Roosevelt jr. a participé activement au débarquement au côté de ses hommes.

Tout est immensément bien entretenu. Les croix sont d’une blancheur parfaite, si blanches, si propres, si régulières qu’elles semblent presque artificielles.

Le marbre me rappelle le plastique blanc des planches à découper !

Le gazon est ras, vert, nickel, parfois parsemé selon les endroits de « bouchons » de gazon destinés sans doute à aérer l ‘ensemble.

Le site est magnifique, sur un plateau face à l’océan.

Mais je me demande pourquoi la statue me semble si bizarre avec une posture qui semble absolument impossible, les bras tournés et tendus vers le ciel, tous les muscles bandés. Le noir de la statue tranche avec le blanc des croix…non décidément cette statue nuit à l’ensemble.

Etait ce délibéré ? Sans doute ? La chapelle ronde et le monument derrière la statue en demi-cercle semblent pouvoir s’emboîter l’un dans l’autre et me rappellent dans leur blancheur, leurs colonnades et type de toiture l’architecture de la Maison Blanche .

Les morts sont héroïsés, adorés (ou plutôt, la mort est héroïsée). Et à travers eux l’idée d’une Amérique qui porte la liberté, qui sauve le monde, qui paie de sa personne.

Ouaip,c’est bien, merci !…sauf qu’ils sont morts.

Si seulement on aimait autant les vivants !

Gavés par le discours victorieux, nous ne pouvons pas partir de Normandie sans visiter un cimetière allemand.

En route pour la Cambe.

Un parking plus petit, un site moins prestigieux tout au bord d’une route à grande circulation.

Ici sont enterrés plus de vingt et un mille soldats. Ce qui saute aux yeux d’abord est la couleur. Les croix sont en granit noir et j’apprends par la suite que le traité de Versailles avait réservé en son temps le « blanc » aux victorieux et le « noir » aux vaincus.

Tous les monuments sont en granit noir, rugueux, bosselé et la porte pour entrer au cimetière est étrangement étroite. Dans l’alignement de son encadrement surgit en son exact milieu le tumulus avec un monument lui aussi de granit noir. Tout en haut du tertre ce monument est une immense croix dont les deux bras pèsent lourdement sur deux silhouettes vagues, presque informes, anonymes.

La croix plombe de son ombre triste l’atmosphère du lieu.

L’étroitesse de la porte d’entrée dans un site aussi vaste me questionne. C’est comme s’il fallait retenir sa respiration pour y entrer. C’est tout à fait différent de Colleville où la proximité de la mer et la position dominante du site impliquent  d’y respirer à grandes goulées.

Les croix noires et rugueuses semblent sensibles au temps, poisseuses et froides sous la pluie, érodées par le vent.

Le marbre blanc de Colleville est immuable, intemporel, lisse comme si tout y glissait sans accroche.

Une plaque tombale pour deux soldats et ici si on ne spécifie certes pas l’état d’origine en revanche on peut y lire la date de naissance. C’est effrayant, la plupart avaient vingt ans à peine, parfois trente. C’est autre chose de lire les noms à plat sur le sol que de les lire plus haut sur une croix.

De place en place il y a toujours le même monument, un ensemble de cinq croix dont la croix centrale est un peu plus grande que les quatre autres qui l’entourent. Un monument pour un groupe d’hommes.

A Colleville, les lignes des croix sont droites ici les lignes sont arrondies, les pieds des croix sont plus renflés à la base ainsi que les bouts des « bras ». Comme s’il y avait là moins d’abstraction géométrique, quelque chose de plus « incarné »….Je pense aussitôt que ces lignes courbes me rappellent les lignes de l’écriture gothique…Un cimetière de vaincus, un sacrifice vain, il n’y a là aucune gloire, aucun discours vertueux seul le désir d’en tirer un enseignement : - espérer que ces morts-là seront dissuasives, comme une leçon pour l’avenir !

L’ensemble est bien plus anonyme qu’au cimetière américain. Il n’y a pas comme à Colleville une croix par soldat. Il n’y a que des plaques posées au sol et encore, une plaque pour deux personnes. Et ce massacre gigantesque emporte avec soi non pas des hommes mais tout un peuple happé par le tournis du nazisme. Un peuple qui dans ce tournis a été si loin qu’il ne pouvait plus que mourir, disparaître à l’instar de ces monuments en prise avec le temps…et un jour peut-être ne plus rien laisser derrière soi.

On voit bien que ce n’est absolument pas la démarche des Etats-Unis, là le sacrifice pour le « bien » s’affiche et s’énonce presque avec ostentation et tout est fait pour que cette mémoire de gloire ne s’oublie pas.

J’ai feuilleté les registres dans les deux cimetières y cherchant les noms de ma famille. D’un côté comme de l’autre…les noms étaient là.

martine en Normandie le mémorial de Caen

Le mémorial de Caen.

Quelque chose m’intrigue dans la muséographie de l’endroit.

Je suis emportée dans ce long couloir qui descend, lisant la genèse de la deuxième guerre mondiale dans ce que l’on dit être ses fondements.

Cracks boursiers, chômage de masse, émergence des communismes… Le monde entier irait à sa perte chutant irrémédiablement vers cet acmé du mal, le paroxysme nazi.

Tout au bout, le couloir débouche sur une fosse. Dans cette fosse passe en boucle le vacarme de harangues hitlériennes, des images de foules hallucinées levant leurs bras.

Oui, soit.

Puis après la fosse s’ouvre un vaste espace où progressivement, lentement, je déambule de l’ « inertie » de la drôle de guerre vers l’ « efficacité » d’Auschwitz.

Pétain. Une France nostalgique, patriote, innocente !

Une France un peu concon, présentée comme si elle était tout juste ringarde et niaise.

Oui les Français seraient dans le souvenir de la « victoire » de la grande guerre sous le regard attentif et protecteur de leur papa.

Philippe Pétain - papa.

Des cinquantenaires, des sexagénaires  le regardent la larme à l’œil, comme des gamins qui regardent leur papa !

Est-ce moi qui voit cela ? Ou est-ce vraiment ce que l’on veut montrer ?

Perplexe finalement de cette confiance que cherchent à avoir ces adultes comme s’ils étaient des enfants :

- « Sauve moi, sauve moi encore une fois !

Je peux en payer le prix. Je sacrifie mes juifs, je sacrifie mes libres-penseurs. Je sacrifie ma liberté pourvu que tout continue comme ça, sans avoir besoin de penser ma vie, sans rien changer.

Que quelqu’un s’en occupe, je le laisse faire. »

Ce regard d’abandon est un peu le même que le regard des foules allemandes pour leur führer. Non ?

Ou le regard des foules Russes pour Staline. Non ?

Tu changes juste la première voyelle du nom du maréchal et –hop- tu passes au côté face.

Une France intéressée, raciste, antisémite. Une France dans le déni de ce qu’elle est vraiment, qui se ment à elle même, veule et consentante.

Je me sentais déjà bizarre d’être alsacienne, scrutant dans ma part de germanité la zone d’ombre…mais là une part française en plus…

La photo, c’est quand même un truc de fous. Je sillonne tous les stands et regarde les regards.

Hallucinés, confiants, pleins d’espoir, respectueux, …soumis, serviles, apeurés et au tout au long de ces regards j’avance dans le drame et l’horreur.

Les rafles, les déportations, les exodes, la ruine…

-Le dos raide d’Hitler face à la tour Eiffel.

-La barrière de la frontière polonaise que la Wehrmacht déplace en souriant.

-le visage clownesque de Mussolini.

-La foule en liesse qui lève son bras au passage de la voiture de Hitler à Vienne

Et puis le son.

-Les sifflements des orgues de Staline.

- Le tonnerre des bombardements.

-Les voix monocordes et fascinantes des témoins qui racontent…

Je les écoute jusqu’au bout, je ne peux pas les lâcher.

je continue ma visite et c’ est à Minsk, devant une photo de pendaison où l’officier nazi me regarde, bravache, que la nausée monte.

Je ne pourrai pas aller jusqu’à Auschwitz, je n’en peux plus.

Je n’en peux plus de toute cette souffrance.

Je n’en peux plus de toute cette lâcheté, veulerie, de toute cette brutalité si bassement humaine.

Et là cette photo qui me captivait déjà dans mon livre d’histoire allemande. Cette femme, maigre soutenue par deux militaires extraite des décombres d’un inlassable bombardement de Mannheim. Elle est toute poussiéreuse et marche empesée de gravats, empesée de la prescience de sa mort. Elle regarde loin devant elle, les yeux écarquillés. Lazare sortant de son tombeau…Son regard est fou, complètement.

N’en déplaise aux idéologues, parfois j‘ai l’impression que les belles idées cachent les viles pulsions.

Peut-être que la barbarie n’est pas un accident de parcours. Ce que certains excusent au prétexte de dommages collatéraux, d’accidents à la marge, est peut-être vraiment la finalité.

Tortilla Flat

Ça y est, c’est le chemin du retour. Je tiens les cartes routières et à présent nous prenons les routes « south » vers Phoenix, d’où nous prendrons l’avion pour rentrer à la maison.

Nous allons traverser le désert de l’Arizona et nous rapprocher de la chaleur et de la sécheresse.

En passant nous visitons un site désertique avec un immense cratère de météorite. Un astronaute en carton, grandeur nature, est à peine visible, là tout au fond de l’hémisphère. Nous le scrutons de loin à l’aide d’une lunette .

C’est le seul point de repère sur cette terre vide. Du coup grâce à cette silhouette, nous arrivons  à visualiser les proportions réelles de la cuvette.

 Nous décidons de nous rapprocher de Phoenix en prenant une petite variante, l’Apache Trail. C’est une piste de quelques dizaines de miles qui relie le barrage Theodor Roosevelt sur la Salt river et Phoenix. Mais avant cela nous prenons une route toute droite et traversons une énorme région boisée. J’ai largement le temps de tout regarder, le paysage ne change guère et j’ aperçois à intervalle régulier toujours les mêmes  panneaux, des sucettes avec le nom d’un particulier, mais à chaque fois un nom différent.

Au début je me demandais si ces noms étaient ceux de morts sur la route mais, ce n’était pas crédible qu’il meure quelqu’un à intervalle régulier sur des miles et des miles. Ces panneaux sont simplement un remerciement pour des donateurs qui ont financé la construction de la route.

Plus les miles défilent, plus la végétation devient aride et sèche. Les cactus sont de plus en plus variés. Certains sont monumentaux.

Il y a décidément peu de monde qui habite ici. Nous bifurquons dans la piste de terre et laissons la civilisation derrière nous pour entrer dans un décor de cinéma. C’est l’Apache trail.

La piste suit un vallon avec une rivière magnifique dans son creux. Nous allons traverser un massif de collines pour nous rapprocher de Phoenix. Nous croisons de temps à autre d’énormes 4×4 traînant derrière eux des petits bateaux de plaisance. C’est un lieu délicieux pour la pêche ou le délassement au bord de l’eau. La région est complètement sauvage, sans électricité, ni route goudronnée et pourtant à trente miles à peine de Phoenix. C’est magnifique et alléchant surtout par le contraste de la fraîcheur de la rivière et de l’aridité des collines écrasées par le soleil.

Parfois du fond du vallon, je regarde la crête des montagnes et attend entre les doigts dressés des cactus saguaros l’apparition de l’apache sur son petit cheval…

Nous soulevons une poussière sèche et dense. Il vaut mieux rouler les fenêtres fermées. De l’autre côté, à la fin de l’Apache trail nous rejoindrons Tortilla Flat, une commune minuscule de trois maisons dont un bistrot et un magasin.

Mais quel bistrot ! Les gosiers sont asséchés et à défaut de scotch, nous prenons une bonne bière servie dans un verre à confiture. Nous sommes tous les deux assis sur des selles de cheval face au bar. Tout le « saloon » est tapissé de billets d’un dollar, donations de clients généreux. Là où on pose les yeux on trouve, soit un objet qui rappelle le farwest, comme un grand crotale naturalisé ou un énorme fusil, soit un objet des années 50-60, comme un juke box dodu aux formes arrondies… les vestiges d’une Amérique mythique, pays rêvé de liberté pour gens de passage, cow-boys ou motards peu importe pourvu que rien ne s’arrête. Devant l’une des baraques en bois, décor archétypal du western, se balance la marionnette d’un pendu en salopette et chapeau mou.

Les toilettes sont à la hauteur du décor. Pour les pudibonds il faut passer son chemin, les portes battantes censées préserver notre intimité révèlent les pantalons baissés qui tirebouchonnent sur les chevilles.

Je n’ai pas vu d’apache sur son petit cheval.

Voilà, nous sommes à Phoenix et pour tout l’or du monde je ne voudrais vivre aussi. Sans climatisation c’est impossible.

Escale à Salt Lake City, puis Paris. Nous avons réservé nos billets très tard et il ne restait que deux places au milieu de l’avion et de la rangée. Claude est derrière moi. À ma gauche un homme, à ma droite une femme qui s’installe avec ses petites affaires…Masque pour dormir, boules quiès, somnifère et bouteille d’eau. Avant de décoller me tournant vers Claude, je lui dis que j’ai hâte d’être de retour et la dame me dit tout de go qu’il ne faut pas que je m’inquiète, le voyage passe vite. J’ai compris ce qu’elle disait. Nous étions à peine partis qu’à l’aide de sa petite pilule elle dormait comme un loir. Il n’était pas question de la réveiller pour faire pipi ou me déplacer !

 

C’était un beau voyage. Différent. Une rencontre avec la Terre, ses espaces, sa matière, sa minéralité. Les hommes semblent juste posés là, pour quelques temps…mais c’est une parenthèse. Quand ils ne seront plus là, leurs traces s’effaceront peu à peu et il ne restera que la matière, le sable, la roche et le soleil qui se couche à l’horizon, indéfiniment.


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